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L’architecture humanitaire, un besoin plus qu’urgent!

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L’architecture humanitaire, un besoin plus qu’urgent!

L’architecture humanitaire est une réponse conçue pour pallier les conséquences d’un drame : catastrophe naturelle, guerre, exode de population. Elle se décline sous différentes offres selon le problème à régler : formation, abris temporaires, constructions permanentes. Souvent à partir de matériaux locaux, elle peut être réalisée par les sinistrés eux-mêmes, avec l’aide d’organisations à but humanitaire, ou par des professionnels qui s’engagent à venir en aide aux personnes et aux familles dans le besoin.

Encore aujourd’hui, l’opinion publique tend à penser que ce travail humanitaire est principalement un travail d’urgence. Cependant, de plus en plus, la réponse aux catastrophes se complexifie, car les crises humanitaires s’étalent sur de longues périodes et s’urbanisent tout comme la planète entière. D’ailleurs, les Nations Unies ont récemment ratifié le Nouveau Programme pour les Villes en lien avec l’Agenda 2030 pour le Développement durable afin de se préparer à cette population urbaine qu’elles prévoient « presque doublée d’ici 2050, faisant de l’urbanisation l’une des tendances les plus transformatrices du vingt et unième siècle ».

Pour répondre à ces nouveaux défis, l’assistance humanitaire doit se transformer et s’adapter à cette complexité du tissu urbain, diversifier ses objectifs à court et à long terme, définir les formes d’interaction entre l’urgence, le court terme, et le développement, le long terme. Pour être efficace, l’aide humanitaire fait maintenant appel à des experts, entre autres de l’environnement bâti, dont parmi eux figurent les architectes. Forts de leur savoir sur la ville et sur la programmation à long terme, ils peuvent aider à articuler des stratégies de réponses à court et à long terme, ce que nécessitent les grands projets urbains.

Centre de Réadaptation Physique, Myitkyina, Myanmar, 2016. Vue de l’espace d’exercices depuis le jardin thérapeutique. (CICR)

Centre de Réadaptation Physique, Myitkyina, Myanmar, 2016, Source: CICR

 

Selon Neil Bauman[1], référence en architecture humanitaire, les compétences d’un architecte peuvent être mises à contribution à diverses fins dans les interventions humanitaires, qu’il s’agisse de soutenir les efforts de reconstruction après une catastrophe naturelle ou d’aider les personnes déplacées par un conflit, ou encore de travailler avec les communautés locales pour améliorer l’accès à l’eau potable. Toujours selon Bauman, les architectes sont particulièrement bien adaptés à l’action humanitaire parce qu’ils peuvent « appliquer leurs compétences existantes pour examiner des problèmes vastes et complexes et trouver des solutions pratiques et efficaces ». Ils peuvent également analyser les connaissances techniques en construction afin de mobiliser et de consulter efficacement la collectivité locale.

Néanmoins peu médiatisée, l’architecture dans l’action l’humanitaire peine à recruter des architectes et des ingénieurs chevronnés, comme l’explique Samuel Bonnet[2], autre expert dans le domaine : « Quand on pense Croix-Rouge, on pense tentes, abris, camps. Mais l’architecture dans l’action humanitaire, ce n’est pas seulement une architecture de l’urgence. » Il déplore que les seules structures éphémères fassent l’objet d’une forte médiatisation. Conséquence : les institutions internationales sont toujours à la recherche de bâtisseurs, architectes et ingénieurs, essentiellement parce que ces derniers ne savent pas que ces organisations humanitaires pratiquent la construction d’ouvrages durables.

À titre d’exemple, le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) est en activité en Afghanistan depuis 30 ans, en Irak depuis 37 ans, en Somalie depuis 32 ans et au Soudan du Sud depuis 36 ans. À l’heure actuelle, ce dernier construit dans plus de 30 pays, parmi lesquels l’Afghanistan, l’Irak, la Somalie et le Soudan du Sud.

L’Unité eau et habitat du CICR est née à la fin des années 1990 de la convergence de deux autres entités – Eau et assainissement, et Construction. Entre un quart et un tiers de son budget (225 millions de francs sur 1,6 milliard pour l’ensemble du CICR en 2017) est alloué au domaine de la construction : édification de grands bâtiments de santé, d’abris temporaires pour les déplacés ou encore de petites structures en zones rurales.

Centre de Réadaptation Physique, Myitkyina, Myanmar, 2016. Vue depuis l’espace d’attente. (CICR)

Centre de Réadaptation Physique, Myitkyina, Myanmar, 2016, Source: CICR

À l’automne 2016, le CICR a livré deux centres de réadaptation physique au Myanmar, pays dans lequel il est implanté depuis 1986 et qui détient l’un des taux d’accidents liés aux mines antipersonnel les plus élevés au monde. Le centre de Myitkyina, capitale de l’État du Kachin, s’étend sur 3300 mètres carrés. Il comprend un atelier de production de prothèses, prodigue des soins en physiothérapie et propose des places d’hébergement pour les usagers qui viennent de zones rurales éloignées. Pour favoriser son intégration, son terrain de basket est aussi accessible aux habitants du quartier. Le CICR a financé et a équipé le bâtiment, le ministère de la Santé s’est engagé à poursuivre son exploitation. Les bâtisseurs du CICR doivent ainsi penser des solutions durables et financièrement tenables, avec des coûts de maintenance minimes. Les systèmes de climatisation sont onéreux, ils nécessitent des générateurs, du pétrole. Les architectes ont donc préféré une solution passive : des espaces ouverts, mais couverts où l’air peut circuler.

Il faut dire que l’offre de formation pour développer cette expertise est presque quasi inexistante et peu adaptée. L’accent est davantage porté sur l’architecture d’urgence. La pratique sur le terrain est tout autre. Le long terme est au centre des préoccupations. Il est question de rebâtir des pays rien de moins.

Projet de l’Hôpital départemental de l’Artibonite, Gonaïves, Hâïti, Crédit photo: Karine Fournier

L’exercice sur le terrain est complexe et requiert des compétences variées. Mais selon Samuel Bonnet, pratiquer dans ces conditions permet de revenir aux fondamentaux de l’architecture. « Aujourd’hui, la pratique des bâtisseurs est très sectorisée, fragmentée, dépend d’une stratégie politique. Chacun se spécialise toujours plus. L’architecte ne fait qu’une partie du travail, et c’est souvent son seul nom qui est mis en exergue. Sur le terrain, notre travail en tant qu’architecte ou ingénieur a un réel impact social. Comme dans la modernité, le bâtisseur a ici une réelle capacité d’influencer la réponse. On réintègre une dimension sociale et politique dans notre pratique. C’est cela l’architecture de l’humanitaire. » L’architecte de l’humanitaire comme facilitateur, non comme héros de l’histoire. Serez-vous le prochain?

[1] Neil Bauman, MRAIC, architecte de Saint John au Nouveau-Brunswick, participe à des projets de logement partout dans le monde pour la Croix-Rouge depuis 2005. Ces projets l’ont amené à se rendre dans plusieurs pays, notamment le Pakistan, le Myanmar, l’Indonésie, les Philippines, Haïti et le Népal, pour offrir son aide après des catastrophes naturelles.

[2] Samuel Bonnet, chef de la construction au sein de l’Unité eau et habitat du CICR (Comité international de la Croix-Rouge).

Références:

https://www.raic.org/fr/bulletin/la-croix-rouge-canadienne-recherche-des-architectes-pour-du-travail-humanitaire

http://www.larchitecturedaujourdhui.fr/lhumanitaire-planche-de-salut/

https://www.letemps.ch/societe/larchitecte-humanitaire-heros-discret

https://www.oaq.com/esquisses/archives_en_html/vie_au_travail/actualites/architecture_de_lurgence.html

https://www.un.org/sustainabledevelopment/fr/development-agenda/

http://habitat3.org/the-new-urban-agenda/

Davantage sur le projet de l’Hôpital départemental de l’Artibonite, Gonaïves, Haïti:

http://www.aedificasud.com/fr/projets/hopital-departemental-de-l-artibonite

 

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